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Témoignages de survivants

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J’ai vu tant de cadavres: terroristes, policiers, civils, des voitures renversées un peu partout

  • Victoria T.'s story

Des tirs sans fin - des tirs sur notre maison, des tirs sur la fenêtre de l’abri

Les psys disent qu'il faut qu'on raconte. Qu'il faut reprendre le contrôle de nos vies. Parce que nous sommes restés longtemps impuissants : quelqu’un d’autre a contrôlé nos vies et a décidé de notre sort à notre place .

6h29: la sirène nous réveille. Nous fermons la fenêtre de la pièce fortifiée. Je prends immédiatement le téléphone pour consulter les infos’, que se passe-t-il, que s’est-il passé pendant la nuit ? Qu’avons-nous fait pour recevoir ainsi des missiles ? Et rien... le silence... Je dis à Nadav que ça n’est pas logique. Ces tirs de roquettes n’ont aucun sens, cela n’a jamais été comme ça. Quelques minutes supplémentaires s’écoulent. J’allume la télé dans la chambre.

Et nous voilà, moi, enceinte de six mois, Nadav, mon héros, et notre magnifique chienne Notcha, assis ensemble dans l’abri. Les salves de roquettes ne s’arrêtent pas.

On commence à entendre des coups de feu. Des sons de tirs que nous n’avions jamais entendu. Des tirs à l’arme « légère ». Pas de missiles. Des tirs partout, de tous côtés.

Des messages circulent dans tous les groupes whatsapp du kibboutz. Des messages que je n’avais pas vus, au début, Nadav, lui, les avait vus. Mon héros.

Il m’a dit « habille-toi, je reviens tout de suite », il a quitté l’abri et a couru chercher un couteau dans la cuisine. Quand il est revenu et que j’ai vu le couteau, j’ai compris...


"Ceux qui avaient écrit des messages avant les miens n’en envoyaient plus. Et on ne pouvait qu’espérer que c’était parce que leurs téléphones s’étaient déchargés."

On a entendu des cris venant de l’extérieur. Mon héros s’est précipité vers la fenêtre de l’abri et l’a entrouverte. Il était sûr que c’étaient nos soldats. C’était en fait une bande de 6 salauds qui s’approchaient de notre maison. Ils ne couraient pas, ils n’étaient pas stressés. Ils marchaient... marchaient, riaient, criaient... ils se baladaient à côté de notre fenêtre.

Nadav m’a regardée avec intensité…. Son regard disait tout. Un regard que je n’oublierai jamais. Un regard qui m’accompagnera jusqu’à mon dernier jour.

Il a couru vers la porte de l’abri pour la tenir bien fermée. J’ai éteint les lumières et la télé. Je me suis assise par terre. J’ai attrapé Notcha j’avais tellement peur qu’elle aboie. Et elle, comme si elle savait, elle s’est allongée à côté de moi et n’a pas bougé.

Je suis au téléphone avec mon frère, on ne parle pas trop, je respire surtout. Cela me rassure de savoir qu’il y a quelqu’un au bout du fil. Et mon héros, toujours debout, maintient la porte. Et comme ça, pendant deux heures. Ou plus… on n’a pas de notion du temps.

Les messages continuent à défiler dans les groupes du kibboutz. C’est indescriptible, inimaginable, un cauchemar sans nom. Tous implorent de l’aide, suppliant pour que les secours arrivent. « Il y a des terroristes dans la maison et nous sommes enfermés dans l’abri » . « Ils brûlent notre maison et nous sommes à l’intérieur, coincés dans l’abri » . « Ils essaient d’ouvrir la fenêtre de l’abri où nous sommes », et d’autres messages encore et encore.

Nos soldats ont mis tellement de temps à arriver, une éternité, voire plus encore. Petit à petit, les forces de l’ordre ont intégré les groupes WhatsApp du kibboutz et ont demandé des détails, des infos : qui entend parler arabe, où se trouvent les terroristes, quelle est notre géolocalisation. Ce sont nous qui étions en train de brûler dans nos maisons qui dirigions l’armée pour qu’elle arrive là où il fallait et pendant ce temps…. ceux qui avaient écrit des messages avant les miens n’en envoyaient plus. Et on ne pouvait qu’espérer que c’était parce que leurs téléphones s’étaient déchargés.

Mon héros se rappela que la caméra du salon était allumée. La caméra que nous avions achetée pour garder un œil sur Notcha quand nous étions absents. Qui aurait pensé qu’elle serait utilisée à ce genre de fins ? Il a activé le capteur de mouvements, pour que dès que quelqu’un bouge dans le salon, il reçoive une alerte sur le téléphone. Il ne m’a rien dit et, c’est seulement rétrospectivement que je l’ai su. Mais j’ai bien vu qu’il respirait un peu mieux. Il a déplacé la grande commode sous la poignée de la porte afin qu’elle ne puisse pas être ouverte de l’extérieur. Et alors seulement, il a relâché ses mains.


"Nous avons marché, accompagnés des soldats, jusqu’à la station-service à l’entrée du kibboutz. La « marche de la mort » comme nous l’appelons aujourd’hui."

Les coups de feu ne cessent toujours pas. Des tirs et des cris. Échange de tirs entre les forces en présence. Des tirs sans fin. Des tirs sur notre maison, des tirs sur la fenêtre de l’abri. Et encore des tirs. Nous sommes restés allongés sur le sol pendant 17 heures, dans le noir, sans eau, sans nourriture, sans air.

Les messages dans les groupes continuaient, avec des appels au secours. Ils racontaient qu’on frappait à leurs portes et à leurs fenêtres, et leur criait en hébreu d’ouvrir, mais c’était des Arabes. Ces salauds, qui savaient crier « Tsahal » en hébreu.

Entre-temps, on s’envoie des messages avec la voisine de la maison mitoyenne, elle essaye de me calmer. Ces voisins nous ont sauvés. Heureusement, les salauds ne sont pas entrés dans notre maison, ni chez nous ni chez eux. Je ne sais pas pourquoi ils ont sauté notre maison. On ne le saura jamais. Un pur hasard, une chance infinie.

21h30: On entend soudain quelqu’un frapper à la porte de notre maison. On n’ouvre pas, on ne bouge pas, on ne respire pas.

La voisine m’écrit que nos soldats sont là, qu’ils sont chez eux et nous demande de leur ouvrir la porte. Mon héros court avec le couteau hors de l’abri et je l’entend poser des questions aux soldats de l’autre côté de la porte, pour être certain que ce sont bien nos forces. Après les avoir identifiées, il leur ouvre la porte. Nadav a couru vers moi et m’a dit : « Viens, on sort ». J’ai pris le sac dans lequel on garde nos passeports. J’ai fourré mon portefeuille et le sien à l’intérieur. Il a attrapé Notcha et nous avons quitté la maison. Sans rien.

On nous a regroupés dans les 4 maisons des jeunes, afin de mieux assurer notre sécurité. On y a passé encore quelques heures, jusqu’à ce que nous obtenions la permission de partir. Mais comment quitter le kibboutz? A pieds ... Nous avons marché, accompagnés des soldats, jusqu’à la station-service à l’entrée du kibboutz. La « marche de la mort » comme nous l’appelons aujourd’hui.

Nous avons attendu le bus à la station-service. On ne savait pas où on allait, peu importe, du moment qu’il arrive. Sur la route on nous a dit qu’on se rendait au village Hodia. Comme nous étions heureux que ce soit proche d’Ashkelon où se trouvent nos familles !

J’épargnerai à tout le monde les horreurs que nous avons vues en chemin. Il y a suffisamment de vidéos diffusées sur le net.

Enfin voilà mon récit, vraiment très brièvement. 17 heures dans notre abri, par terre, dans le noir, dans la peur, sans un mot.

Une Shoah, oui. Pas moins. Ceux qui n’étaient pas là, ne pourront pas comprendre.


Kfar Aza 7.10.2023.

Victoria T.

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